Bienvenue sur le blog Yoreh Deah !
Comme son titre l'indique, il est consacré aux questions de איסור והיתר, et plus spécifiquement aux questions de cacherout à partir des textes : Gemara 'Hullin, Yoreh Deah, Pri Megadim... que j'essaie modestement d'enseigner dans divers batei midrashim parisiens.
Vous retrouverez ici le programme de mes cours, mais aussi leurs enregistrements vidéo semaine après semaine, les archives audio des années précédentes, ainsi que des synthèses sous forme de textes.
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Niveau avancé: le lundi soir de 21h à 22h30, à la Yéchiva des étudiants de Paris, 10 rue Cadet, dans le bureau du haut.
Niveau intermédiaire : le dimanche matin de 11h à 12h à Ohalei Yaacov au 11, rue Henri-Murger, à l'étage sur la gauche.
En espérant vous voir nombreux !
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mardi 19 juin 2012
Mehamets et Metavel
Suite du Pri Hadash 98, 7 : dinei mehamets u-metavel, retour à la sugya Hullin 99b.
lundi 11 juin 2012
Fin de l'analyse de AZ 66a
Reste
maintenant, pour finir l’analyse de la maholket entre Rambam et Raavad sur la
sugya de shemot tavlin, à comprendre la réapparition soudaine de la définition
de shem comme shem issur dans Rambam (14, 6) et le fait que Raavad remarque, à
partir du memra dans le Yerushalmi parallèle à notre beraïta de Hezekia, que le
shem issur seul n’est pas suffisant pour le tsiruf et qu’on requiert en sus le
critère de taam. Or cela est étonnant dans la mesure où, sur ce point-là, on
avait jusque là plus ou moins identifié les shitot de Rambam et de Rashi d’une
part, de Raavad et de Tossefot d’autre part : à savoir pour le premier
groupe que si, dans la mishna comme chez Rava, shem signifiait shem mamash, la
notion de shem issur n’intervenait pas, pas plus que le taam d’ailleurs ;
et, pour le second groupe, que shem dans la mishna signifiait shem issur
(indépendamment de Rava).
Le Pri Hadash
explique alors que Rambam ne revient pas sur sa lecture première exposé plus
tôt, mais qu’il apporte un nouveau hiddush selon lequel shem issur s’appelle aussi
shem, cette appellation n’étant pas limitée à shem mamash. C’est d’ailleurs la
mahloket entre Rabbanan et R. Shimon au début du deuxième perek de Orla. Ce que
dit Rambam – et Rashi possiblement aussi, ce qui serait une réponse à Tossefot
– c’est que shem signifie avant tout shem mamash : c’est ce que l’on
apprend de shemot tavlin et de Rava. Mais shem issur, même si cela constitue un
degré en dessous de shem mamash, est aussi un critère de shem suffisant même
pour R. Shimon, ce qu’enseigne la première mishna du deuxième perek de Orla
comprise par le Yerushalmi.
Prenons
maintenant le point de vue de Raavad, qui réintroduit Hezekia. On se rappelle
que Tossefot réintroduisait Hezekia, c’est-à-dire taam, comme critère valide
uniquement selon R. Meir, ce qui, selon le Pri Hadash, mène forcément à la
conclusion que pour Tossefot la halakha est comme R. Meir. Mais on ne peut pas
affirmer la même chose pour Raavad puisque, quand Rambam (14, 4) est possek que
la halakha ne suit pas R. Meir sur ce point, Raavad ne dit rien et montre par
là son accord sur ce point. Le Pri Hadash propose alors une solution, basée sur
le fait que Raavad tire sa preuve non de nos sugyot du Bavli où est rapportée
le memra de Hezekia, mais du passage parallèle dans le Yersuhalmi : selon
lui, on peut comprendre que ce que veut dire le Yerushalmi, c’est qu’on a
besoin aussi du critère du taam quand le shem est uniquement un shem issur – ce
qui est la signification de shem dans la mishna, mais pas chez Rava.
Pour conclure
ces analyses de cette sugya de batar shema azlinan selon Rashi, Tossefot,
Rambam et Raavad, on peut en résumer les conclusions halakhiques dans le
tableau suivant :
Hiérarchie des critères permettant de définir
un min be-mino,
du plus important au moins important, selon
Rava (la halakha
étant comme Rava)
|
|
Rashi
|
Rambam
|
Tossefot
|
Raavad
|
|
1
|
Min réel
|
Min réel
|
Min réel
|
Min réel
|
|
2
|
Shem mamash
(sous-catégorie de min réel)
|
Shem mamash
(dans la mesure où il reflète une pe’ula)
|
Shem issur
(mishna)/
Shem mamash
(Rava)
|
Shem mamash
|
|
3
|
|
Shem issur
|
Shem issur
avec ta’am
|
|
|
4
|
|
Ta’am ?
|
Ta’am
|
|
vendredi 25 mai 2012
Suite du Rambam : la notion de pe'ula
Le Pri Hadash répond qu'il aurait été
possible d'établir la mishna dans Shabbat en accord avec ce qu'il a
établi comme étant la lecture que, selon Rambam, Rava donne de la
mishna dans Orla, à savoir qu'il n'y a tsiruf que s'il y a un min
commun ou au moins un shem commun ; et on pourrait même
comprendre la Gemara dans Shabbat, qui rapporte Hezekia, comme une
manière d'exacerber la contradiction apparente entre la mishna dans
Shabbat (qui semble dire qu'il y a toujours tsiruf même quand les
shemot et les minim sont différents) et la beraïta dans Orla qui,
dans une telle configuration, demande au minimum le critère de
Hezekia, même selon Rabbi Meïr. Le problème est que Rambam, dans
Hilkhot Shabbat IX, 5, rapporte cette mishna de Shabbat sans autre
précision, alors qu'on aurait attendu qu'il précise qu'il faut, en
accord avec Rava, qu'il y ait ou le min ou le shem de commun. Le Pri
Hadash avance alors la réponse que nous avions rapportée dans
l'analyse de Tossefot (et, mistama, c'est parce que nous souvenions
du Pri Hadash que nous l'avions retrouvée), à savoir que le tsiruf
fonctionne dans Shabbat même selon le seul critère de Hezekia et
même si l'on est possek que la halakha n'est par ailleurs pas comme
Rabbi Meir parce que le critière de lefi she rauy lematek bah et
ha-kadeira n'est pas un critère
de taam mais un critère de pe'ula :
il s'agit ici de l'effet produit par ces tavlin, effet recherché qui
correspond à leur usage standard ; or c'est précisément cet
usage standard qui est déterminant dans ces hilkhot shabbat. Mais
alors, répond le Pri Hadash, si l'effet gustatif (qui se
différencie, au fur et à mesure de notre analyse, de plus en plus
du taam) est un aspect essentiel de la définition des tavlin,
pourquoi n'est-il pas pris en compte également dans hilkhot
maakhalot assurot ?
La
hasaga du Raavad permet d'approfondir ce problème. Elle est proche
de la remarque de Tossefot sur Rashi : si le shem n'est en fait
qu'une sous-catégorie de min, il ne sert à rien ; s'il renvoie
à une simple homonymie, on ne voit pas pourquoi cela aurait un
impact halakhique. Et, de fait, on voit dans le peirush sur la Mishna
que le Rambam définissait aussi les différents karpass comme
exemple de même shem pour des minim différents, alors que c'est
l'inverse dans le Mishneh Torah. Le Pri Hadash explique qu'il est
revenu sur son premier avis précisément à cause du problème de
l'homonymie, qui ne saurait avoir d'impact halakhique, et qu'il
définit le shem halakhiquement valable comme un shem reflétant une
pe'ula : ainsi les différents types de levain, qui ont tous le
même effet, ou les différents types de vinaigre, même si leurs
composants sont différents. Par contre, les différents types de
karpass, si l'on estime qu'ils ont des effets différents, ne peuvent
donc pas être considérés comme partageant le même shem (sinon une
simple homonymie) et sont mistarefin du fait qu'ils sont de même
min. Le Pri Hadash rapporte une explication alternative (qui se
trouve déjà chez le Ramban) selon laquelle seor shel hitin ve-seor
shel se'orim sont shem ehad parce qu'on les désigne communément
comme seor sans autre qualificatif tandis que les différents karpass
sont des shemot différents parce qu'on précise systématiquement
« karpass shel neharot » ou « karpass shel gina » ;
il ne voit cependant pas la pertinence de cette distinction, la
qualifiant de « divrei neviut » (autrement dit, ça sort
un peu de nulle part). Il me semble que cette distinction va en fait
précisément dans son sens. En effet, si l'on prend le langage non
pas selon son aspect de description objective du monde mais selon son
aspect de communication, on comprend tout à fait que si l'usage est
identique pour les différents types de seor, même si leurs
composants sont différents, on peut dire à quelqu'un « mets
du seor dans cette pâte » ; par contre, si l'usage est
différent, même si le min est identique, on ne peut pas dire stam à
quelqu'un « mets du piment dans ce plat », parce que
l'effet du piment doux est très différent de celui du piment de
cayenne : on est obligé de préciser « piment doux »
ou « piment de cayenne ». L'usage détermine donc le
shem, et parfois ce shem n'est pas un seul mot mais un syntagme dont
l'un des éléments est le min, justement dans les cas où il n'y a
pas de correspondance exacte entre l'identité de min et l'identité
de pe'ula.
Les
exemples donnés dans le peirush ha-Mishna corroborent cette lecture.
Là-bas, on donne comme exemple de même min mais shemot différents
la qâlqah en arabe
classique, hâl ou hîl
en arabe moderne, qui signifie selon R. Kaffah la cardamome : on
conçoit très bien que les différents types de cardamome (blanche,
verte, etc.), même s'il s'agit exactement de la même plante à
différents stades de maturation, sont employés dans des usages
différents parce que leurs effets gustatifs sont différents. À
l'inverse, explique encore R. Kaffah, il existe des tavlin qui, bien
qu'ils appartiennent à des espèces botaniques différentes, se
prêtent à un même usage (comme le karpass ici, contrairement au
Mishneh Torah), et de ce fait portent le même shem. Cela reflète
deux modes de rapport au monde : soit on envisage les objets
selon leur nature « scientifique » ou « naturelle »
- c'est le min -, soit on les envisage en tant qu'outils, selon leur
usage – c'est le shem. Par contre, il est important de préciser
que pour Rava et pour le Rambam à sa suite, une identité de pe'ula
qui ne se reflèterait pas dans l'identité des shemot ne serait pas
suffisante à établir un tsiruf et, plus globalement, un min be-mino
– sauf d'après Rabbi Meir.
Le
critère intervient cependant pour définir ce qu'on appelle tavlin.
Le Rambam, dans le peirush ha-Mishna, précise bien qu'on n'appelle
pas seulement tavlin les épices, comme le poivre ou la cannelle,
mais que cela inclut également tout ce qui s'utilise pour relever le
goût d'un plat, comme l'ail, l'oignon, le vin ou l'huile. Or il est
bien clair que l'oignon peut s'utiliser aussi comme légume, dans une
salade par exemple, ou dans une soupe à l'oignon ; mais ce
n'est pas le même usage que quand on prépare un fond d'oignons pour
un autre type de plat. Dans le premier cas, on utilise l'oignon en
tant qu'oignon, on recherche le goût et éventuellement la texture
de l'oignon : le critère essentiel est alors le taam. Dans le
second cas, on ne cherche pas à donner un goût d'oignon, mais à
rehausser le goût de la viande ou d'autre chose : on recherche
la pe'ula de l'oignon en tant qu'exhausteur de goût. Le critère est
donc non pas le taam mais la pe'ula, ce qui est sensiblement
différent. On comprend mieux pourquoi la mishna regroupe les cas de
mehamets et de metavel et semble les distinguer de la netinat taam
classique : en effet, dans metavel comme dans mehamets, la
netinat taam est secondaire par rapport à la pe'ula. Et un même
ingrédient peut avoir un din de tavlin ou non selon l'usage que l'on
en fait. Selon les mots du Rambam, אם
נתכוון באחד מאלו וכיוצא בהן להשביח האוכל
נקראין תבלין,
« Si l'on avait l'intention, en utilisant l'un des ingrédients
mentionnés ci-dessus ou d'autres similaires, d'améliorer le plat,
alors ils sont appelés tavlin ».
Il
faudrait sans doute, pour être complet et pour aller dans le sens du
Rambam, étudier la sugya correspondante dans le Yerushalmi (Orla II,
5), où l'on trouve même une notion de noten taam lishvah
muttar...
mercredi 23 mai 2012
vendredi 18 mai 2012
Divers klalim sur min be-mino : Ran sur Nedarim 52a, Tossefot sur Beitsa 38b-39a, Ramban sur AZ 66a
Définition
de min be-mino selon le Ran (sur Nedarim 52a)
On
connaît la mahloket entre Rabbanan et Rabbi Yehuda concernant min
be-mino, dans la sugya dite de dam ha-par ve-dam ha-sa'ir
(Menahot 22a) : pour Rabbanan il n'y a pas de bittul d'un dam
dans l'autre parce que les deux sont kesherim la-zerika,
pour Rabbi Yehuda il n'y a pas de bittul parce qu'il n'y a jamais de
bittul dans min be-mino. Le Ran, qui vise dans le contexte de Nedarim
à élucider pourquoi un davar she-yesh lo matirim n'est pas batel
dans min be-mino mais est batel be-shishim dans min be-she-eino mino,
explique que la logique de Rabbi Yehuda est qu'il n'y a pas de bittul
dans min be-mino parce les deux éléments sont en fait la même
chose et que donc, loin de s'annuler, ils se renforcent, se
confirment l'un l'autre. Et, continue le Ran, en vérité, Rabbanan
sont d'accord sur ce postulat fondamental. Après tout, il est bien
clair que de la viande de bœuf cachère, par exemple, ne peut pas
être batel dans de la viande de bœuf cachère : cela n'aurait
aucun sens, puisqu'il s'agit de la même chose. Rabbanan et Rabbi
Yehuda sont en désaccord sur le critère qui permet de définir si
c'est « la même chose » (min be-mino) ou pas : pour
Rabbi Yehuda c'est l'identité naturelle, essentielle, de l'objet
(dimion ha-etsem), pour Rabbanan c'est l'identité de statut
halakhique, permis ou interdit (dimion ha-heter). Pour Rabbanan comme
pour Rabbi Yehuda, si les divers éléments sont de même etsem et de
même din, il s'agit d'un min be-mino absolu et il n'y a pas de
bittul : c'est le cas de dam ha-par ve-dam ha-sa'ir.
Pour Rabbi Yehuda, deux éléments
seront min be-mino dès lors qu'il sont de même etsem (par exemple
de la viande de bœuf), même si l'un est muttar et l'autre assur ;
pour Rabbanan au contraire, selon l'explication du Ran, deux éléments
seront min be-mino au sens où il n'y aura pas de bittul possible
lorsque l'on sera dans du heter be-heter, même quand le etsem est
différent, par exemple de la viande et du pain (shita qui n'est pas
sans poser quelques problèmes au niveau de la halakha : cf.
Rama sur YD 99, 6, qui explique que, si du lait a été rendu batel
dans un volume d'eau 60 fois supérieur, on peut cuire de la viande
dans cette eau infinitésimalement lactée, même si la viande en
elle-même ne représente pas 60 fois le volume initial de lait ;
cf. également Pri Megadim, petiha sur hilkhot Taarovet II, 1, halav
haya be-halav shehuta) ;
par contre, dès que l'on sera dans un issur be-heter, on ne sera
déjà plus pour Rabbanan dans du min be-mino absolu (même si on
continuera à appeler cela du min be-mino en regard du etsem) et il y
aura donc bien bittul.
C'est à partir de cela que le Ran hiérarchise les différents types
de davar she-yesh lo matirim. Le premier type de davar she-yesh lo
matirim se définit par rapport au critère temporel : par
exemple, un aliment interdit à cause d'un neder, dans la mesure où
tout neder a vocation à être annulé, est donc totalement interdit
à présent mais sera totalement permis à un moment du futur. Cet
aliment a donc à la fois un aspect permis et un aspect interdit ;
selon Rabbanan qui définissent min be-mino et min be-she-eino mino
selon le heter et le issur, il est donc entre les deux sur cette
échelle : c'est pourquoi, selon le Ran, ils ont été mahmir
quant à son bittul dans un cas de min be-mino d'après le etsem
(puisqu'il s'agit alors d'un min be-mino selon le etsem et d'un quasi
min be-mino selon le heter, et qu'on se rapproche donc d'un min
be-mino absolu comme dam ha-par) mais pas en cas de min be-she-eino
mino selon le etsem (même si, selon le heter, il ne s'agit pas non
plus d'un min be-she-eino mino véritable).
Le deuxième type de davar she-yesh lo matirim se définit par
rapport au critère spatial : quelque chose qui est déjà
complètement permis maintenant, mais pas partout. Le Ran en voit un
exemple en Beitsa 38b-39a, à propos d'une femme A qui, pendant Yom
Tov, a pétri une pâte avec du sel et de l'eau prêtés par une
femme B : le pain qui en résulte ne peut être consommé que
dans l 'espace commun aux tehumim des deux femmes. Pour le Ran,
le sel et l'eau sont min be-she-eino mino par rapport à la farine,
mais dans la mesure où ils sont consommables immédiatement, quoique
pas en tout lieu, il s'agit d'un davar she-yesh lo matirim encore
plus proche du heter qu'un davar she-yesh lo matirim temporel et
donc, pour Rabbanan, il convient d'être encore plus mahmir quant à
son non-bittul puisqu'on est très proche du min be-mino en termes de
heter be-heter : on est donc gozer non seulement dans min
be-mino, mais même dans min be-she-eino mino.
Le troisième type de davar she-yesh lo matirim envisagé par le Ran
se définit par rapport au critère de l'objet (objectif). Le Ran en
voit un exemple dans le Rif à propos d'un pain cuit dans un four en
même temps qu'un rôti de viande (Rif Hullin 32b d'après Pesahim
76b), qu'on n'a pas le droit de manger avec du fromage. Le Rif
explique que, bien que la halakha suive Levi1
pour lequel reiha lav milta hi, « le fumet n'a pas de
pertinence halakhique », il faut comprendre que reiha
est en réalité une forme de taam, mais tellement faible qu'il est
toujours batel, peu importe les proportions. Cela suppose cependant
qu'un bittul soit en soi possible. Or, dans le cas du fumet de viande
imprégné dans le pain, on est dans du heter be-heter gamur puisque
le résultat est parfaitement consommable dès maintenant en tout
lieu. Il n'y a donc pas de bittul, le pain a un statut bassari et il
est interdit de le consommer avec du lait. On notera cependant que le
Ran sur le Rif là-bas (Hullin 32b) réfute cette approche en
expliquant que si le fromage avait été cuit directement dans le
même four que la viande, bediavad il ne serait pas interdit à
cause de reiha et qu'il n'est pas raisonnable, dans la même
logique de reiha, d'être plus mahmir dans le cas du pain. Il
explique que ce cas du pain relève des humrot classiques de bassar
be-halav et non de la stricte logique de reiha.
Le dernier type de davar she-yesh lo matirim envisagé par le Ran se
définit par rapport au critère de la personne (subjectif). Le Ran
en trouve un exemple dans Yevamot 81b-82a à propos d'un morceau de
viande hatat mélangé dans des morceaux de viande hullin et pour
lequel il n'y a pas bittul. Rav Ashi dit que la raison de ce
non-bittul est à chercher dans le statut de davar she-yesh lo
matirim de ce morceau de viande hatat : en effet il est interdit
à un israël mais permis à un cohen. La Gemara rétorque cependant
que cette approche est erronée car cette viande sera toujours
interdite au israël et permise au cohen : dès lors, explique
le Ran, il n'y a aucune raison d'imposer une humra au israël à
cause du heter présent du côté du cohen, puisque jamais le israël
ne deviendra cohen : pour le israël, le morceau de viande hatat
n'est donc pas davar she-yesh lo matirim.
La hiérarchie des min be-mino en termes de heter et de issur est
donc pour le Ran la suivante :
Exemple type
|
din
|
|
Heter be-heter absolu
|
Dam ha-par ve-dam ha-sa'ir
|
Pas de bittul deOrayta, dans min be-mino comme
dans min be-she-eino mino
|
Davar she-yesh lo matirim objectif
|
Pain cuit dans le même four que de la viande
|
Selon le Rif, pas de bittul du reiha
(deRabbanan)
|
Davar she-yesh lo matirim spatial
|
Eau et sel à yom tov
|
Pas de bittul ni dans min be-mino ni dans min
be-she-eino mino (deRabbanan)
|
Davar she-yesh lo matirim temporel
|
neder
|
Pas de bittul dans min be-mino (deRabbanan)
|
Issur be-heter
|
Viande taref dans viande cachère
|
Bittul même dans min be-mino
|
Autres
remarques sur min be-mino
Nous avons évoqué la sugya dans Beitsa 38b à propos de la pâte
fabriquée avec de l'eau et du sel qui sont davar she-yesh lo matirim
dans ce contexte. Le Ran a défini que cette configuration devait
être analysée comme un min be-she-eino mino et que le non-bittul
s'expliquait par le fait que le davar she-yesh lo matirim était de
type spatial, et donc plus proche du heter que le davar she-yesh lo
matirim temporel pour lequel le non-bittul n'est décrété que dans
min be-mino. Tossefot sur place adopte cependant une autre approche :
ils maintiennent que c'est bien uniquement dans min be-mino que davar
she-yesh lo matirim n'est pas batel et définissent l'eau et le sel
comme min be-mino par rapport au pain final, dans la mesure où il
s'agit d'éléments indispensables à la fabrication du pain :
il n'y aurait pas de pain sans eau ou sans sel, il s'agit donc du
même objet, en tout cas dans ce contexte là – on n'ira pas
jusqu'à dire que du pain qui tombe dans l'eau est également min
be-mino.
Min be-mino se définit donc non seulement selon la nature physique
des choses, mais aussi en fonction du contexte dans lequel elles sont
mélangées.
Par ailleurs, le Ramban (sur Avoda Zara 66a) explique que du levain
(seor) et de la pâte (issa) doivent, d'après la mishna de Orla
(perek 2, kol ha-mehamets) sont min be-mino alors même qu'a priori
ils ne répondent ni au critère d'Abayé – le taam – ni au
critère de Rava – le shem. Le fait que les deux soient fabriqués
à partir de froment, par exemple, ne devrait pas être suffisant
pour dire qu'ils partagent le même min puisque l'on voit bien que,
pour Rava, du vin jeune et du raisin ne sont pas min be-mino alors
même qu'il s'agit à l'origine du même produit et qu'ils partagent
en plus le même goût, comme le montre la position d'Abayé. Le
Ramban explique qu'il s'agit dans le cas du levain et de la pâte de
min be-mino parce qu'il est dans la nature de la pâte de fermenter
et de devenir à son tour du levain : il s'agit d'un processus
naturel et inévitable, alors que du raisin ne se transforme pas tout
seul en jus de raisin. On peut peut-être trouver un distinguo
similaire en Gittin 85ba.
1On
notera que le Shulhan Arukh (YD 108) est quant à lui possek comme
Tossefot, que la halakha suit Rav pour lequel reiha milta hi
– mais uniquement dans un petit four non ventilé.
Rambam et Raavad sur AZ66 d'après le Pri Hadash YD 98, 7: version texte. Première partie.
Dans
Hilkhot maakhalot assurot XVI, 14-15, le Rambam écrit :
יד תבלין
שהם שניים או שלושה שמות ממין אחד,
או
שלושה מינין משם אחד--מצטרפין
לתבל ולאסור,
וכן
לחמץ.
כיצד:
שאור
של חיטין ושאור של שעורין--הואיל
ושם שאור אחד הוא--אינן
כמין ושאינו מינו,
אלא
הרי הן כמין אחד;
ומצטרפין
לשער בהן כדי לחמץ בעיסה של חיטין,
אם
היה טעם שניהן טעם חיטין,
או
כדי לחמץ בעיסה של שעורין,
אם
היה טעם שניהן טעם שעורין.
טו שלושה
שמות ממין אחד כיצד:
כגון
כרפס של נהרות וכרפס של אפר וכרפס של
גינה--אף
על פי שלכל אחד מהן שם בפני עצמו--הואיל
והן מין אחד,
מצטרפין
לתבל.
Et
le Raavad note sur cette dernière halakha :
אע"פ
שכל אחד מהם וכו'
. א"א
זה אינו כלום שהרי כל אלה שם אחד הוא שהרי
חמירא דחיטי וחמירא דשערי וחלא דחמרא
וחלא דשכרא חד שמא חשיב להו בע"ז
ועוד השמות הללו איסורין הן:
L'analyse
de ces passages à la lumière des commentaires de Rashi et de
Tossefot amène à plusieurs remarques (je laisse pour l'instant de
côté l'analyse de la combinaison des levains et son lien avec la
problématique de min be-mino ; nous y reviendrons bs''d plus
tard) :
- En XVI, 15, Rambam a la même shita que Rashi, à savoir que le shem de la Mishna signifie un nom véritable (shem mamash) et non une catégorie halakhique. Plus encore, le shem est compris comme une sous-espèce du min : karpas shel neharot, karpas shel efer et karpas shel gina sont de même min et de shem différents, c'est-à-dire que le min est indiqué par le premier nom (karpas) et le shem est indiqué par le déterminant (shel neharot etc.), comme chez Rashi où pilpel indiquait le min et lavan, shahor, etc. indiquaient le shem. Ceci correspond à la reisha de la mishna. Là-dessus le Raavad vient apporter une double remarque : d'une part que l'exemple donné par Rambam où le premier nom est le min et le second le shem revient en réalité aux exemples cités par Rava (hala de-hamira ve-hala de-shikhra etc.) dans lesquels il est explicite que c'est au contraire le premier nom qui est le shem et le déterminant qui renvoie au min « naturel », d'autre part que l'expression « shem » dans la mishna désigne une catégorie d'interdits. On reconnaît là la shita de Tossefot – en apparence.
- En apparence seulement parce que l'argument qu'il met en œuvre n'est pas du tout le même que celui de Tossefot, et pour cause : Raavad et Rambam partagent une shita qui est aux antipodes de l'hypothèse de départ partagée par Rashi comme par Tossefot. On se rappelle que pour Rashi le shem ne pouvait être qu'une sous-espèce du min, qu'il était impossible, si on comprenait shem comme shem mamash, qu'il existe des tavlin de même shem et de min différent. Tossefot était d'accord sur ce point, précisant même que dès lors que des tavlin étaient de min différent, le fait qu'ils partagent le même shem relevait de la pure homonymie et ne saurait avoir de signification halakhique. Cependant, comme la suite de la mishna envisageait le cas de figure où des tavlin étaient de même shem et de min différent, Tossefot concluait que shem signifiait issur. Chez Rashi comme chez Tossefot, la notion de shem dans la mishna était en tout cas complètement dissociée de la notion de shem utilisée par Rava, qui envisage des éléments de même shem et de min différent et pour qui shem ne signifie clairement pas issur. Or Rambam (XVI, 14) reformule au contraire la seifa de la mishna pour exprimer en réalité la shita de Rava. Il considère donc que shem dans la mishna ne signifie pas issur, que le sens de shem est identique dans la mishna et chez Rava, et qu'il est possible d'envisager des éléments de min différent et de même shem mamash dans la mishna même. Raavad admet également cela en termes de psak, à savoir que le shem (selon la définition de Rava) fonctionne comme une sur-catégorie qui couvre plusieurs minim ; ce qu'il réfute au contraire, c'est la définition de Rashi pour qui le shem fonctionne comme une sous-espèce du min. Pour lui, que l'on ajoute un déterminant à « karpas » ou à « pilpel » n'est pas signifiant halakhiquement : non seulement les tavlin en question restent de même min mais ils restent aussi de même shem. Il s'agit donc de l'argument inverse de Tossefot : dès lors que des tavlin font partie du même min et partagent de ce fait un même shem principal, on ne voit pas pourquoi un shem secondaire viendrait changer quoi que ce soit. La seule façon de comprendre la reisha pour Raavad est donc de lire shem comme shem issur.
- Il reste encore à élucider comment Raavad comprend le rapport entre la reisha, où shem signifie issur, et la seifa, où shem est à comprendre selon Rava. Cette lecture de shem comme issur semble d'ailleurs partagée par Rambam en XIV, 6 :
Ce
qui paraît surprenant dans la mesure où il s'agit d'une lecture
qu'il rejette implicitement en XVI, 14-15.
- Sur cette halakha XIV, 6, Raavad note en outre :
יראה
לי שכל החייב בתרומה ובמעשרות וכו'. א"א
בעינן טעמן שוה כדאמרינן בעלמא ג'
שמות
והם מין אחד שלשה מינין והם שם אחד אסור
ומצטרפין ובירושלמי ניחא ג'
שמות
והן מין אחד ג'
מינין
והם שם אחד אמר חזקיה במיני מתיקה אלמא
אפילו באיסור אחד דהיינו שם אחד בעינן
טעם אחד והני שבעה מיני טבל לאו חד טעמא
נינהו
Autrement
dit, le fait de partager un shem issur n'est pas un critère
suffisant pour être mistaref, il faut encore recourir au critère de
Hezekia. On retrouve là, encore une fois, la mahloket entre Rashi et
Tossefot, maintenant quant à savoir si le critère de Hezekia est
encore pertinent une fois que Rava a établi que la mishna allait
selon Rabbi Meir pour lequel tous les issurim sont mistarefim :
Rambam penserait que non, comme Rashi, Raavad que oui, comme
Tossefot. Sauf que Rashi et Tossefot ne disaient pas explicitement
si, selon Rava, la halakha suivait Rabbi Meir sur ce point, et
Tossefot pouvait même laisser à penser que c'était bien le cas
(même si nous avons proposé une autre lecture de Tossefot sur ce
point en regard de Shabbat 89b). Pour Rambam et Raavad cependant, les
choses sont bien moins simples puisque Rambam est possek à la fois
que la halakha suit Rava (cf. XVI, 35), que la halakha ne suit pas
Rabbi Meir (XIV, 5) et que la halakha suit la mishna de Orla (II, 10)
puisqu'il la reprend en XVI, 14-15. Comment cette combinaison
est-elle possible, dès lors que Rava démontre que cette mishna doit
être comprise dans le cadre de la shita de Rabbi Meir ?
Telle
est la première question que formule le Pri
Hadash
(YD 98, sk 7) sur ce Rambam. Nous allons maintenant suivre le Pri
Hadash.
Le Pri Hadash explique qu'en réalité il convient de distinguer la lecture
qu'Abayé donne de la mishna, celle qu'en donne Rava, la façon dont
Abayé comprend la shita de Rava et la réponse que donne Rava à
Abayé dans le cadre de ce débat. Rava comprend la mishna de la
manière directe dont Rambam l'a reformulée : les tavlin sont
mistarefin s'ils sont de même min, même s'ils sont de shem
différent (reisha de la mishna), et ils sont également mistarefin
s'ils sont de même shem, même s'ils sont de min différent (seifa
de la mishna, o
shlosha minim
signifiant implicitement o
shlosha minim ve-shem ehad).
Min et shem sont deux critères également valides et chacun d'entre
eux est en lui-même suffisant. Abayé comprend imparfaitement que
pour Rava le shem est le critère suprême, supérieur même au min.
Il lui oppose donc à la fois la reisha de la mishna (pourquoi y
a-t-il tsiruf dès lors que le shem est différent) et la seifa telle
que comprise par Hezekia : si o
shlosha minim signifie
o shlosha minim
ve-shem ehad,
on voit bien que le shem n'est pas suffisant et qu'il est nécessaire
de recourir au critère du taam ; si o
shlosha minim signifie
o shlosha minim
u-shlosha shemot,
on voit bien que le shem n'est pas un critère pertinent, mais que le
taam l'est. Et Rava, quand il établit que la mishna va selon Rabbi
Meir, ne le fait que pour repousser l'argument d'Abayé à partir de
la propre lecture de ce dernier, c'est-à-dire celle qui fait
intervenir Hezekia : Rava rétorque à Abayé qu'on peut tout à
fait poser que pour Hezekia la seifa de la mishna serait o
shlosha minim u-shlosha shemot et
que, s'il y a quand même tsiruf, c'est parce que la mishna irait
selon Rabbi Meir pour lequel, ainsi que le disait Tossefot, il y a
tsiruf même quand le seul point commun est un critère « faible »
comme le taam. Mais cette nécessité d'établir la mishna selon
Rabbi Meir n'apparaît que lorsque l'on lit la seifa comme o
shlosha minim u-shlosha shemot ;
si on la lit comme o
shlosha minim ve-shem ehad,
on n'a plus besoin de faire appel ni à Rabbi Meir, ni à Hezekia,
puisqu'elle se comprend très simplement selon la shita de Rava.
Autrement
dit, pour Rava les critères qui définissent un min be-mino sont,
par ordre de validité : 1. min, 1bis. Shem, 3. taam (valable
seulement pour Rabbi Meir) ; pour Abayé ils sont 1. min, 2.
taam (shem n'est pas du tout un critère) ; et Abayé avait
compris que Rava pensait que seul le shem était un critère (à la
limite le min, et encore : nous reviendrons bs''d sur la
question de savoir pourquoi, pour Rava, du jus de raisin (« hamara
hadatha ») dans des raisins n'est pas min be-mino ; ce
n'est certes pas le même shem, mais n'est-ce pas le même min?).
On
comprend donc comment Rambam peut être possek à la fois comme Rava,
comme la mishna et contre Rabbi Meir : pour lui, Rava a une
lecture directe de la Mishna et ne l'établit comme Rabbi Meir que
dans le cadre de sa pirkha à Abayé, mais non a-liba de-hilkheta.
Reste à comprendre comment Rambam résoud le problème de Shabbat
89b, où la halakha semble bien suivre Hezekia, dont nous avons
montré qu'il lisait, lui, selon Rava, la mishna d'après Rabbi Meir.
mardi 15 mai 2012
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